Kinshasa, 24 avril 2025 – La République démocratique du Congo et le monde académique pleurent la disparition de Valentin-Yves Mudimbe, figure majeure de la philosophie et des études africaines. Écrivain, poète et penseur de l’exil, celui qui a révolutionné la réflexion sur les savoirs africains s’est éteint le 22 avril aux États-Unis, laissant derrière lui une œuvre monumentale et une influence indélébile.
Mudimbe voit le jour en 1941 à Likasi, dans l’actuelle RDC. D’abord formé dans un cadre religieux, il s’oriente vers la philosophie et obtient son doctorat à l’Université de Louvain en 1970. Sa carrière académique débute dans son pays natal, où il enseigne à l’Université nationale du Zaïre avant de partir en exil en 1979, marqué par son opposition aux dérives du régime de Mobutu Sese Seko. Ce départ ne fut pas un simple éloignement géographique, mais le début d’une trajectoire qui le conduira à Stanford et à Duke University, où il enrichira les débats sur les constructions coloniales du savoir.

Parmi ses ouvrages les plus influents, L’Invention de l’Afrique (1988) s’impose comme une référence incontournable. Dans ce livre, il interroge la manière dont le savoir africain a été façonné et interprété par les cadres intellectuels occidentaux, mettant en lumière la persistance de la « bibliothèque coloniale ». À travers ses essais et ses romans, il explore les tensions identitaires, les contradictions postcoloniales et les trajectoires de la modernité africaine.
Mudimbe a maintenu une relation distante mais critique avec les régimes politiques qui se sont succédé en RDC. D’abord contraint à l’exil sous Mobutu, il n’a jamais cherché à s’inscrire dans la dynamique politique du pays, préférant l’analyse et la réflexion académique. Sa pensée s’est cependant imposée comme une boussole pour plusieurs générations de chercheurs et d’intellectuels congolais qui voient en lui une voix majeure du décryptage postcolonial.

Son héritage scientifique est immense. Il a redéfini la manière dont les études africaines sont abordées et influencé des figures comme Achille Mbembe, dont la pensée sur la postcolonie prolonge les réflexions de Mudimbe, ou Souleymane Bachir Diagne, qui a poursuivi le travail sur la philosophie africaine. Son influence traverse les frontières, nourrissant des débats contemporains sur l’épistémologie africaine, l’histoire coloniale et la déconstruction des savoirs imposés.
La disparition de Valentin-Yves Mudimbe marque la fin d’une époque, mais son œuvre continue de résonner à travers les écrits, les conférences et les débats qui façonnent la pensée critique africaine. Alors que le monde intellectuel lui rend hommage, son travail demeure une source inépuisable d’inspiration et d’engagement pour la revalorisation du savoir africain.
Par Thierry Bwongo









