Abidjan s’est réveillée sous un ciel chargé, avec cette tension électrique qui précède les bascules. À mesure que la matinée avançait, les artères se sont remplies: visages juvéniles et cheveux gris, banderoles improvisées et slogans répétés comme des percussions. La marche n’a pas seulement rassemblé; elle a raconté une histoire. Celle d’une opposition qui, face à l’hypothèse d’une nouvelle candidature d’Alassane Ouattara, entend quitter l’addition de chapelles pour entrer dans la logique d’un front.

Dans les cortèges, des signes ont parlé plus fort que les discours. Des anciens du PDCI au coude à coude avec des jeunes issus des réseaux GPS et du PPA-CI; des militants rompus aux défilés et des citoyens qui n’avaient, jusqu’ici, jamais manifesté. L’iconographie du jour – drapeaux, pancartes, chants – a tenté de dire l’essentiel: l’unité comme condition de la crédibilité. Les noms de Laurent Gbagbo et de Tidjane Thiam, souvent accolés par les voix, ont matérialisé cette aspiration, même si leurs horizons juridiques demeurent incertains.

La militante Jeannette Mallet a donné, sur les réseaux, le ton d’une partie de la base: un récit sans fard, amplificateur, et résolument accusateur. Elle parle d’un point de bascule et d’un verdict populaire. Son message, qui a circulé abondamment, a assumé des chiffres et des allégations qui demandent encore des vérifications indépendantes, notamment sur la participation et le dispositif sécuritaire.
“🔥 PLUS DE 2 MILLIONS : LA MARCHE D’ABIDJAN VIENT DE SONNER LA FIN DE L’ÈRE OUATTARA (Le cauchemar ultime du dictateur est devenu réalité)
🇨🇮 UN MOMENT HISTORIQUE — La plus grande manifestation depuis 2010; toutes les générations, tous les partis unis; les barrages policiers balayés par la puissance populaire.
📍 CE N’ÉTAIT PAS UNE MARCHE – MAIS UN VERDICT — ‘La Côte d’Ivoire n’est pas la plantation de Ouattara’.
🚨 LA PANIQUE DU RÉGIME — Canons à eau prêts (mais pas tirés); coupures d’internet (échec); 137 arrestations avant la marche.
🗳️ LE MANDAT DU PEUPLE — Un audit électoral; la libération des prisonniers politiques; des forces internationales pour prévenir la violence.
📌 Quand 2% du pays manifeste, c’est une protestation. Quand presque 10% s’y mettent, c’est une révolution.”

Au-delà du prisme militant, la journée a laissé percevoir une ligne de crête sécuritaire: présence policière visible, équipements dissuasifs, mais volonté affichée des organisateurs de maintenir la non-violence. Les rumeurs de ralentissements d’internet et les signalements d’arrestations en amont ont circulé; là encore, la prudence s’impose tant que les chiffres et les circonstances ne sont pas consolidés par des sources convergentes.
De la rue au droit, le nœud reste constitutionnel. L’opposition martèle que la limite de deux mandats ferme la porte à toute nouvelle candidature d’Alassane Ouattara. Les soutiens du pouvoir invoquent l’interprétation déjà retenue lors du scrutin précédent, à la faveur du changement de Constitution, comme un “reset” juridique du compteur. C’est désormais moins une querelle d’articles qu’une bataille de légitimités: souveraineté du texte contre souveraineté de l’interprétation.

Dans cet entre-deux, la stratégie de l’opposition s’éclaircit. Première jambe: la mobilisation civique, régulière, encadrée, documentée, pour soutenir une narration de légitimité interne et d’alerte internationale. Deuxième jambe: les recours et l’exigence d’un audit crédible de la chaîne électorale – fichier, contentieux, compilation et publication des résultats – afin de sortir du face-à-face des suspicions. Troisième jambe: la conversion de l’émotion en mécanique électorale, via un ralliement derrière un nom unique et un pacte programmatique court, priorisant les règles du jeu, la justice et des garanties de non-représailles.
La perspective d’une candidature commune change l’équation. Si les figures les plus populaires restent empêchées, l’option d’un “profil de compromis” s’installe: personnalité capable de traverser les appartenances, portée par un parrainage assumé des chefs de file, et encadrée par des règles de gouvernance de coalition. Sans ce contrat public – répartition des responsabilités, calendrier de réformes, clause de reddition de comptes – l’unité resterait un slogan fragile.

Reste le rôle des arbitres. Forces de sécurité, autorités administratives, observateurs nationaux et internationaux: la confiance se gagne par la transparence et la proportionnalité. L’appel à des missions d’observation renforcées ne devrait pas se traduire par une délégation de souveraineté, mais par une garantie de méthode: accès, traçabilité, publication rapide et vérifiable des données électorales. Prévenir la violence, plus que la redouter, suppose des garde-fous visibles.
Ce que la marche a déjà déplacé, c’est le coût de la division. Elle a mis à l’agenda trois exigences – audit, libérations, garanties – et rendu politiquement plus cher le maintien d’ambitions parallèles. Pour le pouvoir, l’heure est à la démonstration: conformité à la Constitution, impartialité des arbitres, équité d’accès. Pour l’opposition, au choix et à la discipline: un nom, une méthode, et la patience stratégique qui fait d’une foule un changement durable. Entre les deux, une société qui, ce jour-là, a rappelé qu’elle ne veut plus être spectatrice de son propre destin.
Par la Rédaction









