Kinshasa, janvier 2026 – Une lettre officielle du Ministre d’État, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, datée du 30 décembre 2025 et adressée au Procureur Général près la Cour de Cassation, vient de jeter une lumière crue sur des pratiques longtemps dénoncées mais rarement sanctionnées au sein du Ministère des Finances.

Dans ce document transmis également au Président de la République, à la Première Ministre et au Ministre des Finances, le Ministre Guillaume Ngeef Tondoko Andali enjoint l’ouverture d’une action publique contre deux membres du Cabinet du Ministre des Finances, Trésor Kiala et Yannick Isasi. Les deux hauts fonctionnaires sont accusés de corruption et de collusion, ayant bloqué le paiement des honoraires dus aux Avocats de la République en exigeant le versement préalable de 15% du montant global avant l’alignement de l’ordre de paiement informatisé (OPI).

Cette injonction, fondée sur l’article 70 de la loi organique n°13/011-B du 11 avril 2013, marque un tournant. Car si les accusations de rétention de paiements et de commissions occultes ne sont pas nouvelles, elles ont souvent été étouffées, sans suite judiciaire. Plusieurs ministres des Finances ont été pointés du doigt par le passé, mais les dossiers se sont perdus dans les méandres de l’administration, protégés par la complicité tacite ou explicite du ministre de tutelle.

Ce qui change aujourd’hui, c’est l’implication directe du Ministère de la Justice. Les honoraires bloqués concernent les Avocats de la République, auxiliaires de justice placés sous sa responsabilité. En défendant leurs droits, le Ministre de la Justice défend aussi l’intégrité de son propre secteur. De plus, la Présidence est saisie du dossier, par le biais de correspondances de son Directeur de Cabinet, ce qui confère à l’affaire une dimension politique et institutionnelle inédite.

Le procureur général près la Cour de Cassation Firmin Mvonde et le ministre d’État ministre de la Justice et Garde des Sceaux Guillaume Ngefa Atondoko

Au-delà des deux noms cités, c’est tout un système qui se trouve mis en accusation. La pratique de la concussion – cette exigence illégale de commissions ou d’avantages sur les fonds publics – est enracinée depuis longtemps au Ministère des Finances. Elle a fragilisé la confiance des citoyens dans l’État, paralysé des projets, et nourri un climat de suspicion généralisée. Les victimes, qu’elles soient avocats, entrepreneurs ou simples prestataires, ont souvent été réduites au silence faute de relais institutionnels.

L’injonction du Ministre de la Justice apparaît donc comme un signal fort : celui d’une volonté de briser l’impunité et de rappeler que nul, même au cœur du gouvernement, n’est au-dessus de la loi. Mais elle soulève aussi une question essentielle : la justice congolaise saura-t-elle aller jusqu’au bout, ou s’agit-il d’un sursaut ponctuel dicté par des intérêts internes ?

Car si les poursuites n’avaient pas concerné les Avocats de la République, il est permis de douter qu’elles auraient été engagées. Cette sélectivité révèle une justice encore dépendante des rapports de force institutionnels. Pour que ce geste devienne une véritable rupture, il faudra que les pratiques de concussion soient combattues systématiquement, indépendamment des victimes, et que les complicités au sommet soient mises en lumière.

En dénonçant ces pratiques récurrentes, l’article du Ministre de la Justice ne fait pas seulement écho à une plainte particulière : il ouvre une brèche dans le mur du silence. À la société civile, aux médias et aux institutions de saisir cette occasion pour exiger une gouvernance transparente et une justice équitable. Car la lutte contre la corruption ne peut être sélective : elle doit être universelle, constante et sans complaisance.

Par Thierry Bwongo

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