Dans les couloirs feutrés de l’Assemblée nationale congolaise, une question fuse, tranchante comme un couperet : la RDC doit-elle tourner le dos à la Francophonie ? Portée par l’honorable Kabeya Sombamanya Olivier, une motion parlementaire vient de jeter un pavé dans la mare diplomatique. À Kinshasa, on murmure que l’heure est venue de quitter l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), ce « club des mots doux » accusé de se taire face au sang versé dans l’Est du pays.

La colère couvait depuis des mois, nourrie par le fracas des armes aux frontières. Mais c’est le silence de l’OIF, dirigée par l’ancienne ministre rwandaise Louise Mushikiwabo, qui a mis le feu aux poudres. Comment croire, s’indignent les députés, au serment francophone de « solidarité » quand les collines du Nord-Kivu tremblent sous les bottes de soldats rwandais ? Quand le M23, milice soutenue par Kigali selon l’ONU, transforme des villages en champs de ruines ? « L’OIF préfère les discours enjôleurs aux actes courageux », tonne un élu, brandissant des rapports de massacres jamais condamnés par l’organisation.

Hon. Kabeya Sombamanya Olivier/ député national

Le 20 mars dernier, Kinshasa a signé son mécontentement en boycottant la Journée de la Francophonie. Un geste symbolique, mais lourd de sens pour ce géant de 105 millions d’âmes, qui représente à lui seul l’avenir démographique de la langue française. « Nous sommes le poumon francophone, mais on nous traite en fantôme », déplore un professeur de Kisangani, rappelant que la RDC a pourtant accueilli le sommet de l’OIF en 2022, dans l’espoir d’une nouvelle ère.

Aujourd’hui, le gouvernement congolais se retrouve au pied du mur. La ministre d’État en charge du dossier devra répondre à une question aussi simple que redoutable : rester ou partir ? Les avantages de l’adhésion — coopérations éducatives, financements culturels — pèsent-ils face à l’humiliation d’une organisation muette devant l’agression d’un État membre ? Dans l’hémicycle, certains évoquent déjà un retrait « libérateur », à l’image du Mali ou du Burkina Faso. D’autres préviennent : « Sortir de l’OIF, c’est renoncer à une tribune, pas régler la guerre. »

Entre les lignes du débat se dessine une fracture plus profonde. La Francophonie survivra-t-elle aux tempêtes géopolitiques qui secouent l’Afrique ? Peut-elle être autre chose qu’un salon mondain hérité de la colonisation ? « Nous voulons des actes, pas des sonnets », lance un député, exigeant que l’OIF condamne nommément le Rwanda ou ouvre un fonds d’aide aux déplacés de l’Est.

Louise Mushikiwabo/ Secrétaire général de l’OIF

Alors que le calendrier électoral de la RDC approche, la question dépasse les frontières congolaises. Si Kinshasa claque la porte, ce sera un séisme pour une institution déjà en quête de sens. Mais peut-être aussi un avertissement : en Afrique, le français ne sera plus jamais la langue des silences complices.

Dans les rues de Goma, à quelques kilomètres des lignes de front, un graffiti résume l’ambivalence populaire : « L’OIF parle, les mitrailleuses répondent. » Le prochain chapitre s’écrira à Paris, siège de l’organisation, où les diplomates s’activent pour éviter un divorce qui ressemblerait à un aveu d’impuissance.

Par Thierry Bwongo

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